Dignité de la personne et Droits de l'Homme

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Genève - Palais des Nations

Table ronde du 11 mars 2008

LA DIGNITE DE LA PERSONNE ET LES DROITS DE L'HOMME


L'éducation aux Droits de l'Homme,  une nécessité incontournable face aux défis actuels

Intervention de Gabriel Nissim, o.p.
Président de la Commission « Droits de l'Homme »
de la Conférence des OING du Conseil de l'Europe




Marquer le soixantième anniversaire de la Déclaration des Nations Unies, comme cette Table ronde veut le faire, ne peut être un événement purement commémoratif : ce doit être au contraire l'occasion d'une prise de conscience des nouveaux défis dans le domaine des Droits de l'Homme et l'occasion de chercher comment surmonter les difficultés spécifiques auxquelles nous sommes confrontés à l'heure actuelle.
Défis et difficultés nouveaux : c'est du moins ce que je constate d'où je suis, le Conseil de l'Europe, à Strasbourg. Je limiterai d'ailleurs volontairement mon intervention à ce que ce lieu me donne à voir, dans le cadre, d'une part, de l'Europe des 47 Etats-membres, signataires de la Convention européenne des Droits de l'Homme et, d'autre part, des ONG internationales qui travaillent dans ce cadre avec un statut « participatif ».

1. Des difficultés à la fois conjoncturelles et structurelles.

1.1. Conjoncturelles :
Alors qu'en 1989/ 1990 la fin du communisme avait ouvert de larges espoirs pour une avancée mondiale de la démocratie et du respect des Droits de l'Homme, il nous a fallu rapidement déchanter.
En premier lieu, parce que le « terrorisme » fait désormais passer le souci de la sécurité avant celui des Droits de l'Homme. Pour beaucoup de gouvernements et de citoyens, les Droits de l'Homme sont « un luxe pour les temps calmes » (A. Gil Roblès). Même le « noyau dur » des droits « intangibles » tels qu'affirmé par exemple par l'article 15 de la Convention européenne n'est plus respecté. Dans plusieurs Comités Directeurs (intergouvernementaux) du Conseil je constate cette tendance à s'en tenir au minimum, voire à revenir en arrière par rapport à des textes adoptés il y a quelques années : « la barre est mise trop haut », de l'avis de plusieurs gouvernements européens.

En second lieu en raison de la mondialisation. L'idée même de l'universalité des Droits de l'Homme est désormais ouvertement contestée. Cette mise en cause est faite au nom de la diversité des cultures, mais c'est souvent un argument commode utilisé dans le but de revendiquer « mes » droits et « ma » façon de vivre, que beaucoup sentent menacés par la mondialisation.
Il y aurait donc tout un travail à faire sur la façon dont on vit actuellement son identité : dans les sociétés relativement fermées de la première moitié du 20ème siècle, l'ouverture aux autres cultures était vue positivement. Aujourd'hui, au contraire, la disparition d'un certain nombre de frontières et surtout le brassage des populations sont vécus comme une menace, entraînant une affirmation de son propre territoire.
On constate en fait pour les Droits de l'Homme un processus identique à celui qui pèse actuellement sur l'Union européenne : les deux sont nés d'une forte prise de conscience, au lendemain de la 2ème Guerre mondiale et de ses drames. Mais ces motifs s'effaçant des mémoires, en dépit de toutes les commémorations, on en revient à l'affirmation d'identités facilement « meurtrières », ou en tout cas aux égoïsmes collectifs aussi bien qu'individuels.

1.2. Structurelles
Il y a d'abord le fait que les textes sur les Droits de l'Homme, aussi nécessaires soient-ils, sont toujours insuffisants. Malgré une longue tradition démocratique dans de nombreux pays européens, malgré un nombre impressionnant de textes élaborés et proclamés par le Conseil de l'Europe, fruits d'un travail qu'il faut admirer, force est de constater que ces textes restent trop souvent lettre morte. Nous les ONG, sur le terrain, nous voyons combien on est loin de compte. Or les Droits de l'Homme « commencent et finissent sur le terrain » (P.H. Imbert).
Ceci est compréhensible, car le « respect » les uns des autres doit s'inscrire non seulement dans des textes mais bien dans le regard que nous portons les uns sur les autres, l'étymologie même du mot « respect » le dit. Or ce qui commande et informe le regard, ce sont les convictions intimes. On n'impose pas ce qui est de l'ordre des convictions et des valeurs. Cela doit venir de chacun, d'un mouvement qui vient de l'intérieur. Les lois peuvent certes « imposer » le respect des droits des autres, mais cela ne peut être qu'une étape, un moyen d'éducation. Ce sera seulement à la mesure de la libre conviction de chacun que les Droits de l'Homme deviendront réalité vécue. Conviction qui ne va jamais de soi parce qu'elle se heurte nécessairement à de nombreux obstacles. Le droit (national et international), aussi utile et nécessaire soit-il, reste toujours insuffisant. Il fixe des limites, prévoit des sanctions, mais il ne crée pas la conviction personnelle. C'est celle-ci qu'il faut viser, si l'on veut que les Droits de l'Homme s'ancrent dans la réalité sociale.
Il est donc indispensable, génération après génération, de convaincre et par conséquent d'éduquer.

Seconde difficulté structurelle : les Droits de l'Homme ne sont pas le fruit du droit positif, ils ne procèdent pas non plus d'un « contrat ». Ils procèdent d'une « reconnaissance ». Les Droits de l'Homme ne sont pas « accordés » par un Etat, suite à un acte d'ordre législatif ; ils ne sont ni une « concession » ni un « cadeau ». Ils sont au contraire « reconnus » comme une donnée attachée à la condition humaine en tant que telle : « Tous les hommes naissent libres et égaux en droits ». Nous l'affirmons comme un postulat.
Encore faut-il qu'une telle reconnaissance ait effectivement lieu, sans discrimination d'aucune sorte et pour quelque motif que ce soit. Or là aussi cette reconnaissance se heurte à des obstacles : il est toujours difficile de reconnaître à l'autre les mêmes droits qu'à moi-même ; il est toujours difficile de reconnaître notre commune humanité sous les différences qui nous choquent. « Comment peut-on être persan ? » - comment peut-on être iranien ? dirions-nous aujourd'hui, et cette demande reste complètement d'actualité....



2. L'éducation aux Droits de l'Homme, une nécessité incontournable

En raison de ces difficultés l'éducation aux Droits de l'Homme est plus que jamais à considérer comme une nécessité de première urgence. Il n'y aura pas de 120ème anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme si d'ici là nous n'avons pas fait de véritables pas en avant pour une mobilisation en faveur de l'éducation aux Droits de l'Homme.

2.1. Une telle mobilisation n'est pas si difficile qu'il y paraît.
Un exemple : ces trois derniers jours, à l'initiative d'une modeste association, « Regards d'enfants » et de la Commission « Droits de l'Homme » des OING du Conseil de l'Europe, 172 enfants de 9 à 12 ans, venant d'écoles de cinq pays Conseil de l'Europeeuropéens, se sont réunis à Strasbourg pour dire leur « regard » d'enfants sur les Droits de l'Homme et sur la Convention européenne. Ils travaillaient depuis la rentrée de septembre dernier sur ce thème. Un tel rassemblement n'aurait évidemment pas été possible sans la collaboration active des enseignants, des parents, de toute une équipe pédagogique bénévole, avec le concours de nombreuses bonnes volontés, des autorités politiques, du Conseil de l'Europe, de la Cour européenne des Droits de l'Homme (qui les ont reçus officiellement et les ont écoutés). Mais surtout de la part des enfants eux-mêmes, qui ont porté le projet et s'y sont engagés, à leur façon d'enfants, de façon enthousiaste. Face à une violence qui les entoure et qu'ils redoutent, le maître mot qu'ils ont mis en avant dans leurs expressions, c'est le respect : ils ont découvert que, plutôt que la violence, le respect est possible et qu'on peut mettre en place concrètement une autre façon de vivre ensemble.

2.2. Si l'on veut faire avancer une telle éducation, il y faut le concours de tous.
Le premier moteur en sera clairement les ONG, parce que d'une part ce sont elles qui, étant sur le terrain, connaissent la situation, et peuvent aussi identifier les besoins et les solutions possibles ; d'autre part parce que les membres des ONG sont eux-mêmes généralement des personnes qui ont pris conscience de leurs responsabilités civiques et démocratiques. Les ONG, c'est bien souvent la partie active de la « société civile » et ce sont les organes premiers de la démocratie participative.

Mais rien ne pourra se faire en matière d'éducation aux Droits de l'Homme sans les enseignants, formateurs, éducateurs. Ce sont eux qui ont la main sur la formation dans tous les domaines, qui ont les compétences de base, quitte à devoir les développer dans ce domaine particulier : c'est à eux qu'il revient, grâce à leur connaissance des adultes comme des enfants, de trouver les chemins (pas faciles) de la pédagogie nécessaire.
Travail de longue haleine, à l'égard des adultes comme des enfants, car il ne s'agit pas seulement d'apprendre à chacun ses droits, mais bien d'éveiller chacun à ses propres responsabilités. Ainsi, pour les enfants, il ne suffit pas de leur dire leurs droits en fonction de la Charte des Droits de l'Enfant. Cela est nécessaire, car il faut hélas bien souvent protéger les enfants, mais cela reste insuffisant : l'éducation aux Droits de l'Homme a pour but de les rendre actifs, de les ouvrir à une attitude de responsabilité, celle que chacun a vis-à-vis des autres. A une époque de consommation et alors que se développent les revendications de type individualiste, l'enjeu des Droits de l'Homme, ce ne sont pas d'abord « mes » droits, mais la part que je vais prendre à la promotion et à la défense de ceux des autres, la « responsabilité » au sens fort que je vais exercer au sein de la société.

Parmi les organisations sociales qui exercent souvent une responsabilité éducative, les Eglises et religions devraient faire de cette préoccupation un objectif à part entière. Cela fait partie de leur message de fraternité universelle et d'amour. Mais cela reste trop souvent implicite, comme si cela allait de soi : en fait l'exigence de justice et de respect à l'égard de chacun doit être explicitée comme une conséquence nécessaire de ce message. En outre, contrairement à ce qu'on entend parfois, les « Droits de l'Homme » ne s'opposent en rien à ce que certains appellent les « Droits de Dieu ». Tout au contraire, pour bien des religions, c'est le commandement même de Dieu que ce respect mutuel de la dignité de chacune et de chacun.

Une telle éducation nécessite enfin la mobilisation des pouvoirs publics.
Ce sont eux qui devraient mettre en place les formations nécessaires pour les enseignants : cette éducation suppose en effet une formation spécifique en la matière, formation le plus souvent inexistante.
Plus encore, il serait indispensable que cette éducation aux Droits de l'Homme fasse partie intégrante des programmes éducatifs. J'entends par là que ni ce qu'on appelle éducation civique, ni l'éducation morale, ne suffisent. Cela ne relève pas non plus de l'éducation religieuse en tant que telle, d'autant plus que celle-ci n'atteint de loin pas tous les enfants. Certes, chacun de ces domaines devrait y contribuer à partir de sa logique et de ses objectifs propres et y contribue de fait parfois avec bonheur. Mais l'éducation aux Droits de l'Homme devrait être vraiment un objectif éducatif à part entière, à poursuivre pour lui-même : éduquer à avoir sur l'autre un regard nouveau, en tant qu'être humain.
Malheureusement, malgré par exemple la campagne actuelle de l'UNESCO, on est encore loin de compte. Les pouvoirs publics ne se rendent pas compte à quel point la solution d'un certain nombre de problèmes sociaux serait facilitée par cet apprentissage du respect des autres et de la solidarité mutuelle. Tout le monde sait pourtant qu'il vaut mieux prévenir que guérir : cela fait partie de la prévention.

Ma conclusion sera simple.
Ce qui fait le plus fondamentalement la dignité de chaque être humain, et c'est là un « nouveau Droit de l'Homme » qu'il faudrait désormais mettre beaucoup plus en valeur, c'est la capacité de chacun d'être responsable.
La dignité humaine n'atteint sa pleine dimension que lorsqu'un être humain commence à être responsable de lui-même et des autres : tel est le but de l'éducation aux Droits de l'Homme, car là est le cœur des Droits de l'Homme.