Palais des Nations, Geneva
Personnes déplacées à l'intérieur de leurs frontières
La Colombie est l'un des pays qui compte le plus grand nombre de personnes
déplacées à l'intérieur de leurs frontières.
Plus de 1.200.000 Colombiens ont été forcés d'abandonner
leur maison pendant la dernière décennie. 200.000 personnes ont
été déplacées en 1997, 275.000 entre 1995 et 1996.
(Crosslines, Global IDP Survey Report. Sept-Oct. 1998. Pp 15-16). En janvier
1999 à cause du tremblement de terre, plus de 200.000 personnes se sont
ajoutées au total national.
Les personnes déplacées à l'intérieur de leurs frontières
sont une catégorie qui embarrasse les organisations d'aide humanitaire
car il n'existe pas d'institution exclusivement chargée de s'occuper
de ce phénomène ainsi qu'une législation applicable à
cette situation. Les personnes déplacées sont extrêmement
vulnérables et inadéquatement protégées par la législation
internationale. Elles représentent souvent une gêne et une complication
pour le gouvernement national. Les personnes déplacées partagent
beaucoup de besoins réfugiés, mais leurs droits manquent de clarté
au niveau de la législation internationale.
Franciscans International, la Commission Internationale Catholique des Migrations,
Maryknoll Office for Global Concerns (Maryknoll Fathers and Brothers and Maryknoll
Sisters), le Service des Jésuites pour les Réfugiés et
les Dominicains travaillent à travers le monde, avec des réfugiés
et des personnes déplacées à l'intérieur de leurs
frontières. Ils essayent de faire face à leurs besoins et de promouvoir
leurs droits. En Colombie, la situation est si outrageusement scandaleuse que
nous exhortons la Commission des droits de l'homme de l'ONU à traiter
cette question en priorité dans son agenda : protéger leurs droits
humains et examiner et traiter les causes de leur déplacement.
Le déplacement interne est lié au profit
Des personnes en déplacent d'autres pour manifester leur haine ou
pour obtenir un profit personnel. Il y vingt-cinq ans, le déplacement
des personnes en Colombie était en grande partie dû à la
lutte entre la guérilla et le gouvernement pour contrôler la terre.
Il y a quinze ans les narco trafiquants déplaçaient les gens pour
contrôler une partie du territoire. Ils sont maintenant les plus grands
propriétaires terriens du pays ayant sous leur contrôle entre 3
et 5 millions d'hectares de la meilleure terre pour l'agriculture et l'élevage.
Aujourd'hui, le déplacement s'accélère à cause des
intérêts commerciaux internationaux. Maintenant, les causes sont
plus globales que locales (GAD, boletin no. 24, julio 15-30 de 1998).
Par exemple, les régions de la Colombie qui sont davantage frappées
par le déplacement soient parmi les plus riches en pétrole, or
et bois, ou soient des zones où de gros investissements étrangers
sont mis en oeuvre. Les propriétaires terriens, les trafiquants de drogue
et les agents gouvernementaux locaux sont liés aux groupes paramilitaires,
afin d'inciter les gens à quitter leur propre terre. (El Tiempo, mayo
22 de 1998). Les agents gouvernementaux affirment que les gens abandonnent une
zone de guerre dangereuse et ne peuvent pas y retourner en toute sécurité.
Cependant il n'y a aucune discussion sérieuse ou action concrète
du gouvernement pour faciliter le retour. En fait, cette terre est souvent occupée
ensuite par les multinationales et les trafiquants de drogue.
Pétrole, paramilitaires et déplacement
L'économie est à la racine du phénomène actuel
du déplacement interne en Colombie. L'industrie du pétrole en
Colombie est un exemple d'un ensemble d'accords entre le gouvernement et les
compagnies multinationales qui transforment les citoyens colombiens en déplacés
internes. Dans le cadre de la globalisation et des conditions du marché
néo-libéral, imposées par les institutions financières
internationales sur les pays en voie de développement, la Colombie a
ouvert ses portes aux multinationales du pétrole pour acquérir
un plus grand contrôle sur l'une de ses plus rentables ressources naturelles.
Nous avons vu des cas où la terre récemment nettoyée est
acquise par des investisseurs étrangers et les propriétés
sont entourées de zones de sécurité surveillées
par des militaires ou des forces paramilitaires d'extrême droite.
Assujettissement aux multinationales du pétrole
Le pétrole en Colombie est la principale source d'exportation. Comparé
au café, qui en 1996 représentait 3,4% du GNP et 15,2% des exportations
colombiennes, le pétrole représentait 4,3% du GNP et 26,8% des
exportations du pays. En Colombie, Ecopetrol est la compagnie nationale du pétrole
créée dans les années 40. Comme compagnie étatique
elle a enregistré des bénéfices au cours des années
60. En 1969, en vue d'attirer et de retenir la technologie étrangère
pour faciliter le processus d'extraction, le gouvernement colombien a signé
des accords où les multinationales et Ecopetrol auraient dû se
partager les coûts d'exploration ainsi que l'information sur les actuelles
et sur les précédentes tentatives pour trouver de nouveaux gisements.
Ces contrats avec des compagnies étrangères ont miné la
capacité d'Ecopetrol à se développer de façon autonome.
Maintenant, la plupart des gains d'Ecopetrol dépendent de son association
avec British Petroleum (BP) qui a commencé en 1997 à extraire
du pétrole brut du plus grand gisement (estimé à 2 milliards
de barils évalués à US$ 25.000.000.000) découvert
en Colombie, le Cusiana, situé dans le département oriental de
Casanare. En 1997, un tiers de tout le pétrole colombien a été
produit par BP dans la région de Casanare. En 1998, les multinationales
du pétrole ont extrait tout le pétrole produit en Colombie, BP
étant au premier rang. En 1988, Ecopetrol explorait 3.245 miles carrés
du territoire, mais en 1996 ce chiffre descendait à 621 et en 1997 à
zéro. Graduellement, le nombre de puits d'Ecopetrol est passé
de 216 en 1986 à seulement 2 aujourd'hui. Les termes du contrat font
qu'Ecopetrol n'est plus une source de revenu et un interlocuteur fort à
la table des négociations. (NCLA Report on the Americas. Vol. XXXI, No5.
March/April 1998. P.43).
A plusieurs reprises, la guérilla a attaqué BP ainsi que les raffineries
et les oléoducs de pétrole occidentaux. Elle a également
enlevé certains responsables de l'industrie du pétrole. La population
civile a été prise dans la violence et la contre-violence. Jusqu'en
1995, l'industrie du pétrole payait indirectement sa protection par des
forces armées, à travers une taxe de guerre de $1 par baril de
pétrole. A partir de l'exploitation de la réserve de Cusiana,
les compagnies, comme British Petroleum, ont commencé à négocier
des accords de protection directement avec les forces armées. Par un
acte sans précédent, l'armée a assigné 3.000 soldats
de la 16ème brigade à la zone entourant les installations de BP
à Cusiana. Les militaires ont aussi forcé la population à
s'éloigner de trois miles des installations. Officiellement c'est pour
leur protection, mais c'est en réalité une tactique bien connue
en Colombie afin de créer un couloir sûr et inhabité pour
protéger les investissements des multinationales dans le pays. Cette
stratégie employée directement par l'armée, mais aussi
par les paramilitaires, a contribué à augmenter considérablement
le nombre de personnes déplacées à l'intérieur de
leurs frontières.
En novembre 1997, le responsable colombien de la sécurité demandait
aux Coopératives Rurales d'Autodéfense et de Sécurité,
connues sous le nom de Convivir, de garantir la protection des travaux des multinationales.
Cette décision a été prise quatre mois avant que les négociations
conduites par le Royaume Uni au nom de l'Union Européenne aboutissent
à la rédaction de la Déclaration du Président sur
la Colombie qui affirmait que la 54ème Commission des droits de l'homme
de l'ONU se félicitait des recommandations de la Cour Constitutionnelle
colombienne du 7 novembre d'imposer de sévères contrôles
sur les armes que possédaient les services privés spéciaux
de sécurité et de surveillance (connus sous le nom de Convivir).
Elle se félicitait aussi des mesures adoptées par le gouvernement
colombien de réglementer la constitution et le fonctionnement de ces
corps, en particulier pour interdire qu'elles ne s'établissent dans des
zones de conflit. C'était la première fois qu'un document des
Nations Unies reconnaissait formellement la légitimité d'une force
armée mercenaire privée pour protéger une propriété
privée à l'intérieur d'un pays en disant que ces organisations
devaient être contrôlées, mais pas mises hors loi.
Barrancabermeja
Barrancabermeja, grande ville industrielle du département de Santander,
est connue pour ses raffineries de pétrole et pour la forte organisation
et mobilisation de la société civile aux politiques économiques.
Le gouvernement colombien a essayé de privatiser Ecopetrol maintenant
qu'elle fortement affaiblie par les accords et la compétition des multinationales
du pétrole. La tendance vers la privatisation a rencontré une
forte opposition de la part du puissant syndicat USO qui jouit d'un vaste soutien
parmi la population à cause de son rôle historique dans la lutte
pour la nationalisation du pétrole et la création d'Ecopetrol
dans les années 40. Les dirigeants d'USO ont fait l'objet d'une répression
brutale. Barrancabermeja est un centre important pour l'USO. Depuis 1987, plus
de 80 de ses membres ont été assassinés, la plupart par
des forces paramilitaires avec la complicité du gouvernement. (El Tiempo,
Bogota, May 11, 1993 and January 14, 1994 et El Colombiano, Medellin, Auguist
17, 1995). Les cas les mieux documentés sont les assassinats de plusieurs
dirigeants de l'USO par le réseau d'intelligence navale de Barrancabermeja
dans le département de Santander. Etablie au début des années
90 avec l'assistance du personnel du service d'intelligence américain,
ce réseau paramilitaire a tué plus de 100 dirigeants locaux et
de syndicalistes dans la région. (Human Rights Watch / Americas, Colombia's
killer Networks : the Military-Paramilitary Partnership and the United States.
New York, Human Rights Watch, 1996).
Franciscans International, la Commission internationale catholique pour les
migrations, Maryknoll Office for Global Concerns (Maryknoll Fathers and Brothers
and Maryknoll Sisters), le Service des Jésuites pour les Réfugiés
et les Dominicains sont profondément préoccupés par les
événements qui ont eu lieu à Barrancabermeja depuis la
54ème Commission des droits de l'homme en 1998. Ces événements
sont des actes de terrorisme perpétrés par des groupes paramilitaires
d'extrême droite visant à faire peur à la population civile
pour qu'elle se soumette ou se déplace. Le 16 mai 1998, 50 membres des
Autodefensas de Santander y el Sur del Cesar (AUSAC) sont entrés dans
trois quartiers du secteur sud oriental de la ville de Barranca. Là,
ils ont tué des personnes devant leurs proches et enlevé 22 personnes.
Les familles des personnes enlevées se sont rendues à Bogota pour
implorer les agents gouvernementaux de faire revenir leurs fils et leurs maris.
Leurs espoirs se sont envolés quand des paramilitaires d'extrême
droite ont publié un communiqué de presse disant que pendant leur
captivité les hommes avaient été jugés, accusés
d'être des marxistes, exécutés et leurs corps brûlés.
Les groupes paramilitaires terrorisent constamment les civils pour les déplacer
des zones rurales, afin que la guérilla ne gagne pas le soutien des gens
dans les petites villes et les zones rurales. En juillet et octobre 1998, 10.000
paysans se sont rendus pour quatre mois à Barrancebermeja de Sur Bolivar,
afin de protester contre les activités des paramilitaires dans leurs
régions et contre l’inaccomplissement des accords qui avaient fait
suite aux protestations des paysans de 1996 en Barranca.. Au cours des négociations
avec le gouvernement, les paysans avaient été assurés qu'ils
pourraient rentrer chez eux en toute tranquillité. Quand certains d'entre
eux sont retournés ils ont été menacés et dans certains
cas attaqués par des paramilitaires qui leur tiraient dessus depuis des
hélicoptères. D'autres n'ont pas pu rentrer parce que leur terre
avait été entre-temps vendue à des compagnies d'extraction
d'or.
Certains personnes qui sont allées à Barrancabermeja venaient
de Tequisio. Au cours de la 53ème Cdh, Franciscans International avait
reçu un appel urgent pour la sécurité de deux frères
Franciscains de Tequisio. Des sources paramilitaires d'extrême droite
de la région leur avaient fait savoir qu'ils devaient quitter la ville
ou bien ils seraient tués. Aucun des deux hommes n'était politiquement
impliqué. Tous les deux étaient de simples pasteurs. Peut-être
que les frères ainsi que la plupart de la population locale furent contraints
de quitter pour des raisons de sécurité. En août 1998, un
groupe de paramilitaires d'extrême droite est arrivé à Tequisio
et a réuni les gens sur la place de la ville. Là, ils ont publiquement
torturé quatre hommes avec des chaînes, coupant leurs membres et
les décapitant devant leurs familles et leurs amis. C'était une
manière brutale de terroriser les personnes qui restaient, afin qu'elles
abandonnent leur terre aux intérêts miniers. Nous avons appris
par la suite que de l’or a été découvert dans la région
de Tequisio.
Nos recommandations à la 55ème Commission des droits de l'homme
de l'ONU
Tout en reconaissant les pas entrepris par le gouvernement colombien à
fin de protéger les déplacés inclus dans la Loi 387/97,
nous demandons :
- De concert avec d'autres ONG basées en Colombie, nous exhortons avec
urgence la communauté internationale à renforcer le Bureau du
Haut Commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, à Bogota.
- Nous recommandons que le personnel du Bureau du Haut Commissaire de l'ONU
pour les droits de l'homme soit augmenté et qu'y soient incluses des
personnes avec des expériences diversifiées : par exemple en
liaison avec les syndicats, les enseignants et les membres des communautés
religieuses,
- Nous exhortons les Bureaux de l'ONU du Haut Commissaire pour les droits
de l'homme à demander au gouvernement colombien de respecter et de
mettre en oeuvre les Principes internationaux sur le déplacement à
l'intérieur des frontières d'un pays,
- Nous recommandons que le Bureau du Haut Commissaire pour les droits de l'homme
de l'ONU à Bogota, publie un Plan de travail pour 1999 où la
surveillance des violations des droits humains des personnes déplacées
soit une priorité. Nous demandons instamment que cette étude
identifie les causes du déplacement ainsi que les raisons qui rendent
difficile le retour des déplacés sur leurs communautés,
- Nous demandons au gouvernement colombien d’enquêter toutes les
violations des droits de l’homme et, en particulier, de rendre compte
des 22 hommes enlevés par des paramilitaires d'extrême droite
à Barrancabermeja le 16 mai 1998,
- Nous demandons instamment au gouvernement colombien de travailler à
un niveau trilatéral avec des pays partenaires pour faire rentrer chez
eux les déplacés, les accompagnant dans leur retour et garantissant
leur sécurité pendant et après le processus de réinstallation.
Nous signalons l'exemple du Guatemala, où des équipes multilatérales
de la communauté internationale ont travaillé avec le gouvernement
national pour faire rentrer des civils dans les zones de conflit, car elles
étaient convaincues que le retour ne pouvait pas attendre un accord
de paix.
- Nous recommandons que le Rapporteur Spécial de l'ONU sur les Mercenaires,
M. E. Bernales Ballestreros, visite Barrancabermeja pour enquêter sur
les liens économiques entre les paramilitaires et les multinationales,
- Nous demandons instamment que M. F. Deng, Représentant spécial
du Secrétaire général de l'ONU pour les personnes déplacées,
visite la Colombie en 1999, fasse un rapport sur la situation des déplacés
et que ce dernier soit rendu public le plus rapidement possible.